À Saint-Étienne, Laurent* conduit son taxi depuis dix ans. En ce début d’année, il témoigne de la charge mentale de son métier : au fil des rues, il est devenu malgré lui le dernier confident de passagers en détresse, transformant chaque course en un rempart essentiel contre la solitude humaine.

Chaque jour, Laurent effectue une dizaine de transports de patients. (© Joris MATHIEU)
Saint-Étienne, 10h15. La lumière tape sur les pare-brises alignés devant la gare de Châteaucreux. Dans la file, une Skoda grise attend son tour. Au volant, il y a Laurent. Entre les quartiers populaires et les collines de l’Hôpital Nord, il est devenu la sentinelle d’un territoire où l’accès aux soins passe souvent par la confidence.
L’habitacle comme confessionnal
Son habitacle est une zone tampon, un espace de quelques mètres carrés qui devient, le temps d’une course, un sas de décompression. « On parle à un reflet dans le rétro ou à un dossier de siège », explique-t-il. Cette absence de face-à-face brise les derniers verrous. Pour le passager, le taxi est un espace sécurisé entre le quotidien et le monde médical.
Laurent devient un buvard qui absorbe les doutes et les colères. Jean-Pierre, 64 ans et client régulier, confie : « Avec Laurent, je peux raconter ce que j’évite de dire à ma femme à propos de mes problèmes de santé pour ne pas l’affoler ». Le chauffeur encaisse, ne juge pas et permet de vider la tête avant d’affronter les blouses blanches de l’Hôpital Nord.
Mais cette écoute a un prix. « On reçoit la maladie, le deuil, la peur de l’examen de l’après-midi. On ne peut pas simplement dire « taisez-vous, je conduis». C’est une partie intégrante du service, mais c’est une partie qui nous ronge », témoigne Laurent.
Une profession sous haute tension
Le cas de Laurent n’est pas une exception. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), s’appuyant sur une revue de la littérature scientifique, confirme une prévalence alarmante des troubles mentaux chez les chauffeurs, bien supérieure à celle de la population générale.
Les chiffres sont sans appel : la dépression touche entre 14,3 % et 60,5 % des conducteurs, nourrie par une tension mentale constante et un sommeil insuffisant. Environ 33 % des chauffeurs présentent des niveaux élevés de détresse psychologique, souvent liés à des expériences traumatiques ou à des risques professionnels quotidiens. Le stress concerne entre 19 % et 55 % de la profession.
L’étude souligne l’impact de la sédentarité forcée et de l’incertitude économique, mais c’est l’aspect psychosocial qui demeure le plus dévastateur. Le taxi est un travailleur « en première ligne » sans protection collective.
Entre prise de recul et éponge émotionnelle
Le métier exige une performance d’équilibriste. Il y a la charge technique : naviguer entre les travaux, les priorités et garder l’œil sur l’horloge. Mais la vraie usure est psychologique. Pour Laurent, le stress est alimenté par cette « fatigue de compassion », ce phénomène où l’empathie finit par épuiser celui qui la prodigue.
« Le client vide son sac et claque la portière. Je garde ses problèmes sur mon siège passager jusqu’au soir », résume le conducteur. Contrairement à un soignant qui dispose de temps de supervision, le chauffeur rentre seul.
S’ajoute l’hyper-vigilance constante. Dans une ville comme Saint-Étienne, où le trafic peut être imprévisible, le cerveau de Laurent est en état d’alerte permanent. « Il faut anticiper le piéton, surveiller le compteur, vérifier l’itinéraire et répondre avec douceur à la vieille dame qui pleure derrière. C’est un moteur qui tourne toujours en surrégime. »
Le paradoxe de la foule solitaire
C’est ici que se situe le point de rupture : une solitude extrême au milieu de la ville. Les rapports scientifiques soulignent que le manque de respect de la part des opérateurs et le faible engagement perçu au travail aggravent ce sentiment d’abandon. Le chauffeur est souvent perçu comme un simple automate, une extension de sa voiture.
« On est entourés de gens toute la journée, mais on est seuls », analyse Laurent. Cette solitude est renforcée par l’absence de collègues directs avec qui échanger. La station de Châteaucreux offre bien quelques minutes de répit, avant qu’une nouvelle course ne lui soit attribuée.
Le sentiment d’insécurité pèse aussi. L’Assurance Maladie (Ameli) note que l’exposition à la violence est un facteur de stress majeur.
Le rouage invisible du territoire
Malgré l’épuisement, Laurent continue. Il y a cette fierté discrète d’être le garant d’une continuité territoriale. Dans une France qui s’inquiète de ses déserts médicaux, le taxi conventionné est devenu le lien vital entre le domicile et le soin. « Si je ne suis pas là, Jean-Pierre ne va pas à sa dialyse. C’est cette responsabilité qui me fait tenir, mais c’est aussi elle qui m’empêche de déconnecter. »
Le soir tombe sur les sept collines. Laurent finit souvent ses journées le dos en vrac et la tête pleine des vies des autres. Les histoires de cancers, de divorces restent dans l’habitacle de la Skoda. Il éteint son lumineux, rentre chez lui dans le silence complet de sa radio, et repartira arpenter les rues de Saint-Étienne le lendemain.
*Prénom modifié.
