Emmanuelle Brunon : « En campagne, le psychologue devient un pilier de proximité »

Depuis janvier, Emmanuelle Brunon, psychologue, s’est installée à La Chapelle-d’Aurec, en Haute-Loire. Face au manque de soins en milieu rural, elle adapte ses thérapies actives (TCC) pour briser le silence des campagnes, marquant un contraste fort avec l’anonymat et la spécialisation des grandes villes.

En plus de son cabinet libéral à la Chapelle d’Aurec, Emmanuelle Brunon travaille au CHU de Saint-Etienne. (© Joris MATHIEU)

Vous avez travaillé à Strasbourg et Saint-Étienne. Qu’est-ce qui a changé dans votre rôle en vous installant ici ? 

Emmanuelle Brunon : « C’est un changement de posture radical. En ville, l’offre de soins est pléthorique et très spécialisée. On peut orienter les patients vers des structures de relais comme les centres de psychotraumatismes (NDLR : unité spécialisée dans la réparation des séquelles psychiques) ou encore certains psychologues spécialisés sur certaines problématiques. À la campagne, les psychologues sont seuls. Comme il y a peu de structures, on devient un pilier qui doit assumer des situations beaucoup plus lourdes, plus chroniques et plus instables, sans pouvoir toujours s’appuyer sur des collègues. »

Cette solitude change-t-elle votre manière d’aborder les problématiques des patients ? 

« Oui, car on ne peut plus rester dans sa « zone de confort » liée à une spécialité. En milieu rural, on fait face à une pluralité de problématiques : une phobie, puis un problème de couple, puis un traumatisme… C’est stimulant, car cela demande de se former en permanence sur tous les fronts pour répondre à cette diversité de demandes. »

La pudeur est-elle plus forte en milieu rural ? Si oui, le constatez-vous ? 

« La souffrance est universelle, mais son expression peut différer. En campagne, il y a une forte culture de l’autonomie : on a été éduqués à ne pas se plaindre. Souvent, les patients attendent le « bout du bout » pour consulter. La souffrance est tue plus longtemps ou s’exprime par le corps plutôt que par les mots. Lorsqu’ils franchissent la porte, ils ont souvent déjà mûri leur démarche car ils ont atteint une limite franche. »

Vos outils, comme les thérapies cognitives et comportementales (TCC), sont-elles un atout pour ce public ? 

« Absolument. Les TCC sont des thérapies actives et concrètes. On ne fait pas que parler, on fait des exercices de respiration, des confrontations progressives aux phobies, appelées thérapie d’exposition. Il y a aussi des techniques de régulation émotionnelle. On cherche à développer l’autonomie et à outiller les personnes.  Ce pragmatisme rassure la population rurale qui veut des résultats et ne veut pas simplement discuter. Il y a une dimension égalitaire où le patient est acteur de son soin. »

Les 1200 habitants de la Chapelle d’Aurec ont accès à un psychologue depuis janvier. (© Joris MATHIEU)

En ville, l’anonymat est la règle. Ici, tout le monde se connaît. Est-ce un frein ? 

« C’est un obstacle réel. Il reste une vision négative du psychologue, parfois liée à l’histoire de la psychiatrie. En ville, on est noyé dans la masse. Ici, les gens ont peur d’être reconnus ou étiquetés. Certains patients choisissent des horaires précis pour éviter de croiser le voisinage ou craignent que leur présence au cabinet ne finisse en rumeur au village. »

Comment gérez-vous la proximité, par exemple si vous croisez un patient à la boulangerie ?

« Pour ma part, cela ne me pose aucun souci. Cela brise la distance et humanise le thérapeute : les gens voient que j’achète mon pain comme tout le monde. Contrairement à l’expert distant que l’on trouve parfois en ville, le psychologue rural est obligé de devenir un acteur de proximité, pleinement intégré à la vie locale pour être efficace. »

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