Au Bois d’Oingt, le Foyer d’Accueil Médicalisé (FAM) La Rose des Sables repose sur des piliers invisibles : les remplaçants. Lucas Donjon, 23 ans occupe ce poste depuis cinq ans. Un job étudiant, mieux payé que la moyenne, mais où le salaire se mesure aussi en pression nerveuse.

Lucas, tu es remplaçant depuis cinq ans à La Rose des Sables. On sait que dans le médico-social, les « titulaires » sont souvent épuisés et en sous-effectif. Quelle est la réalité de ton rôle au sein de l’équipe ?
La réalité, c’est que sans les remplaçants, le système s’effondre. Entre les arrêts maladie, les burn-out des professionnels titulaires et les vacances, nous sommes le filet de sécurité. On arrive pour boucher les trous dans des plannings tendus. En tant qu’étudiant, on se retrouve parfois propulsé sur des unités complexes parce qu’il faut que le service tourne. On n’est pas juste là pour « aider », on assure la continuité des soins et de la vie de personnes qui ont besoin de repères constants. C’est une responsabilité énorme quand on a tout juste 20 ans.
Le métier est mieux payé qu’un job au SMIC en restauration rapide par exemple. Est-ce que cet argument financier suffit à justifier l’impact sur ta santé mentale ?
On ne va pas se mentir, le salaire est attractif pour un étudiant. Ça m’a permis de financer mes études et mes séminaires à l’étranger. Mais cet argent a un prix psychologique. On n’est pas payé pour « passer du temps », on est payé pour notre vigilance constante, pour notre gestion du stress et pour notre capacité à absorber des situations que peu de gens supporteraient, et que je ne peux même pas décrire.
Tu travailles parfois sur des unités renforcées. Peux-tu nous parler des moments où la situation bascule dans l’urgence ?
Ce sont des moments qui te marquent. J’ai vu les gendarmes intervenir en urgence pour escorter un résident en pleine décompensation psychiatrique jusqu’à l’hôpital du Vinatier à Lyon. Une autre fois, les pompiers ont dû intervenir car un résident s’était ouvert le crâne à force d’automutilation. Quand tu assistes à ça, ta santé mentale est mise à rude épreuve. Tu ne sors pas de ta garde en te disant « c’est juste un boulot », tu rentres avec ces images, cette impuissance et ce pic d’adrénaline qui met parfois des heures à redescendre.
« Si ce n’était que de la violence au FAM, personne ne tiendrait »
Pourtant, tu restes depuis cinq ans. Est-ce qu’il y a une « autre face » à ce quotidien, des moments qui viennent compenser cette violence ?
Heureusement, oui, et c’est pour ça que je reste. Si ce n’était que de la violence au FAM, personne ne tiendrait. Il y a des moments de complicité incroyables. Quand on organise une sortie au marché du Bois d’Oingt, un barbecue l’été ou un atelier musique par exemple, l’ambiance change totalement. On voit des résidents d’habitude très fermés se mettre à sourire, à danser ou à chercher le contact. Ces moments de détente, ce sont nos bouffées d’oxygène. On partage un café, on rigole d’une situation absurde…
Comment ces moments de partage impactent-ils ta propre santé mentale ?
C’est le contrepoids indispensable. Ces instants de complicité « réparent » un peu ce que les crises abîment. Voir un résident apaisé grâce à une activité qu’on a mise en place, c’est gratifiant. Ça redonne du sens au travail. On sort de la simple surveillance pour entrer dans l’humain. C’est ce qui permet de ne pas sombrer. Ma santé mentale se nourrit de ces petites victoires : un regard, un merci non-verbal, une séance de relaxation qui se termine bien. C’est ce qui me permet de dire que ce job, malgré sa dureté, m’apporte autant qu’il me coûte.
Tu fais régulièrement le grand écart entre le calme du Beaujolais, l’urgence du foyer et tes séminaires au Portugal. Comment gères-tu ces transitions ?
C’est une gymnastique mentale permanente. Le Portugal, c’est ma parenthèse technique et internationale. Le foyer, c’est le terrain, le concret, l’humain brut. Passer de l’un à l’autre demande une grande flexibilité. Pour protéger ma santé mentale, j’ai dû apprendre à segmenter. Quand je suis au Portugal, j’essaie d’oublier les crises du foyer. Quand je suis au foyer, je me sers de mes études pour mieux comprendre les corps. Mais c’est fatigant. On a parfois l’impression de mener plusieurs vies et de ne jamais vraiment pouvoir poser son cerveau.
Après cinq ans d’expérience, quel conseil donnerais-tu sur la santé mentale à un étudiant qui voudrait se lancer dans ce type de remplacement ?
Je lui dirais de ne pas y aller seul. Il faut savoir parler des bons moments comme des mauvais. Il faut accepter que ce job va te transformer : tu vas gagner en maturité, en empathie, mais tu vas aussi découvrir tes propres zones de fragilité. C’est un métier magnifique car il te montre l’humain sans filtre, mais il faut avoir des « portes de sortie » que ce soit le sport, les voyages ou les amis pour ne pas se laisser prendre par la détresse du milieu. Soigner les autres, même comme remplaçant, commence par ne pas s’oublier soi-même.
